Qu’en dirait … Auguste Isaac (des Assises de l’Export à Paris) ?

« Grand bourgeois catholique et conservateur … » (cf Libé), le « notable » lyonnais Auguste Isaac fut industriel du textile et ministre libre-échangiste du commerce et de l’industrie en 1920. S’il y a un ancêtre du futur ministre de la compétitivité de la France, c’est bien lui.

Libre-échangiste pas trop dans la ligne « démondialisateur à la Montebourg », il serait sûrement invité d’honneur aux Assises de l’Export.

Il s’interrogerait sur la compétitivité française, mais il en avait vu d’autres et comme c’était un citoyen engagé mais très responsable, un excellent orateur et un politicien efficace, il lirait très bien un discours très bien écrit disant que tout ira sinon très bien, en tout cas bien mieux bientôt, aux notables institutionnels, aux zexperts en croissance des parts de marchés et à la presse spécialisée.

En dépit des apparences, la guerre (économique) n’était guère plus civile en son temps et la France d’alors avait déjà un sens particulier des « affaires » internationales et une regrettable tendance à manquer de discernement dans ses investissements, de Panama aux emprunts russes (on a les Karachi qu’on mérite), et à dilapider ses rentes, voire ses économies pour s’offrir des moyens de transport plus ou moins utilitaires et frimer devant les terrasse de cafés du commerce (on a les Berluti qu’on hérite) mais au moins les notables de l’époque avaient-ils une certaine idée du patriotisme, fabriquaient-ils en France et achetaient-ils des produits made in France et pas de très coûteux 4-4 teutons plein de pièces de partout « oussaipacher » et ressemblant à des tortues blindées.

Auguste Isaac était probablement, lui aussi, confronté, outre à des goûts dangereux et comportements suicidaires de ses concitoyens, à des corporations rivales, à des administrations aux intérêts divergents, à des crises économiques et financières, et à une concurrence à couteaux tirés des puissances et émergences du moments, entre autres pénibleries pas très favorables aux excédents commerciaux faciles pour le village Gaulois.

On n’avait pas encore inventé toutes les grandes écoles normatives ni tous les consultants anglo-saxons, mais il avait déjà des collaborateurs au sens politique très affirmé qui préparaient des argumentaires en trois parties fondés sur des « réformes » votée par le Parlement et des débats des « chambres ».

Il avait déjà des rédacteurs passionnés d’intelligence économique qui, en ces temps de prémices de fin des Empires européens où le caoutchouc et les terres rouges fascinaient plus les spéculateurs que l’or noir ou vert, et où les grèves du port de Marseille et autres fantaisies d’intendance devaient déjà influer sur la santé de l’export, avaient pressenti que la logistique et le cours de matières premières aurait une influence déterminante sur la capacité à vendre des maillots de sportifs ou des avions pour voyageurs.

Ses employés qui ne disposaient pas de logiciels d’évaluation des compétences des stagiaires, de fichiers des conjoints ou d’agence de notation des parrains avaient du mal à benchmarker tous les patriotismes économiques parlant des langues étrangères et pouvant concourir dans l’intérêt le plus général et avec les intentions les plus désintéressées du monde à la performance des petits entrepreneurs français, par ailleurs déjà confrontés à ce protectionnisme dont on sent bien qu’il fallait « y penser toujours, en parler, jamais ».

Il savait, des campagnes militaires de son temps et de l’Histoire plus ou moins victorieuse de nos ancêtres de France qu’on apprenait à l’époque (ce siècle avait 20 ans et déjà depuis plus de 100, Napoléon III héritait de Bonaparte), combien la connaissance du terrain est cruciale pour la victoire.

Auguste Isaac qui était d’un temps moins déclino-masochiste en dépit de guerres passablement sanglantes, de grippes et autres maladies massivement mortelles et autres révolutions inévitablement contagieuses, ne pouvait probablement deviner qu’on voudrait démondialiser en chantant, mais il devait bien pressentir le temps du reporting, des Grenelle et des commissions plus ou moins théodules chargée de définir les objectifs en fonction de rapports numérotés de groupes de travail de retraités décorés sinon décoratifs (honni qui « déconnants » y pense) et d’évaluer les performances en fonction du nom (Commandant Marchand ou Capitaine Dreyfus, on comprend que ça ait déplu, mais quand même, Charles de Gaulle, qui eut pu croire qu’on le mettrait au placard pour préserver la carrière des Maginot, Gamelin et autres petits noms) plutôt que d’encourager les hussards, de faciliter la réussite des généraux et d’éviter le déclin des maréchaux et de l’Empire (an pire ?).

Auguste Isaac qui avait repris l’entreprise de textile dirigée par son père bien avant de devenir éphémère ministre du commerce et de l’industrie, serait un peu déçu, mais probablement pas très étonné par l’évolution de la compétitivité française dans le textile ou dans bien d’autres branches sinistrées par des cocktails plus ou moins brutaux de tirs de balles dans les pieds, de contrefaçons et autres déloyautés internationales, et de changement du climat des affaires. Homme d’un temps où l’on croyait pouvvoir gagner des guerres et avoir pavé le terrain pour une prospérité durable dans un monde d’entente cordiale, sinon sincère, il serait aussi perplexe face à la crise de 2009 que devant celle de 1929, et certainement consterné par l’écart entre la profondeur de plus en plus abyssale des déficits français et les sommets vaguement inquiétants des excédents commerciaux allemands. Réaliste comme on devait l’être peu après Sedan et Bismarck, il ne serait probablement pas trop étonné qu’on continue à noyer les poissons et plus si affinités lorsque les intérêts dits « supérieurs » s’emmêlent avec le commerce international, mais rirait probablement très jaune en voyant les héritiers des instituteurs de Jules Ferry avoir à peu près renoncé à apprendre aux mômes à grandir pour se reconvertir dans le conseil aux bonsaïs.

Renaud Favier – renaudfavier.com – musique ! – 11 octobre 2011

          

Ps : pendant ce temps, pas très loin, kolossal Rigolade, parce que la saison de Oktoberfest se rallonge grâce au changement climatique mondial et à la crise des Club-Med. Il faut dire qu’une bonne technologie peut-être un peu rustique mais efficace, du personnel peut-être un peu rustique mais efficace et de bons produits pas toujours si rustiques que ça mais toujours efficaces (et parfaitement adaptés à la demande des gros ventres bien assis …), c’est un peu rustique, mais efficace … et en tout état de cause assez bon pour le commerce, l’export, la compétitivité, la prospérité, toussa-toussa.

C’est fini pour aujourd’hui, parce que pendant qu’on écrit dans un café d’enseigne étrangère au comptoir (dont les murs ont été rachetés par un fond d’investissement global) avec une tasse (made in China) de café (do Brasil, mais de marque italienne) à la main et une malette en cuir (cf supra), les concurrents sérieux courent avec un Camel-Bag (et aussi, l’inventent, le fabriquent, le vendent …) un peu rustique, mais efficace. Espérons qu’au moins il mettent de l’eau française dans la gourde, sinon du vin.

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2 commentaires pour Qu’en dirait … Auguste Isaac (des Assises de l’Export à Paris) ?

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